A la rencontre des gens : une première histoire bien triste

L’histoire de mon nouvel ami G., le réceptionniste,  s’est dévoilée au fil des jours durant une semaine un peu particulière à la guesthouse. En effet, K. a été hospitalisé et sa femme a passé ses journées auprès de lui. On me dit que K. a eu un grave accident automobile il y a 18 mois et qu’il doit encore subir certaines opérations chirurgicales…En fait, je n’en sais pas plus. Les employés ne sont pas très au courant de ce qui se passe. Ils se sont juste un peu relâchés depuis que Monsieur est à l’hôpital. Sauf G. qui a décidé de partir et de rejoindre sa femme à Chennai. « Travailler 24 heures sur 24 pour une paie médiocre, ça n’en vaut pas la peine, » m’a-t-il annoncé un soir. Au début de la semaine, G. est allé voir Monsieur pour lui annoncer sa décision. Monsieur lui a alors répondu qu’il fallait attendre le retour de Madame qui était absente depuis quelques jours. Puis Madame est rentrée et Monsieur est allé à l’hôpital. G. attendait jour après jour fidèle à son poste. Depuis sa conversation avec Monsieur, l’ancien réceptionniste était revenu. Lorsque G. a décidé de parler à Madame en milieu de semaine afin de recevoir son dû, celle-ci lui a répondu qu’il fallait qu’il en parle avec Monsieur à son retour de l’hôpital. En attendant, elle aurait souhaité qu’il aide les autres et fasse un peu de peinture. A ma surprise, G. a refusé de prendre les pinceaux. Cela fait maintenant cinq jours qu’il attend sa paie afin de retourner chez lui auprès de sa femme et de ses enfants.

G. travaille à la guesthouse depuis le 26 septembre, un mois et une semaine. Depuis cette date, Monsieur lui a donné trois fois un peu d’argent, pour un total de 250 roupies (5 euros). En un mois, il a donc vécu avec 250 roupies. La maison le nourrit, mais il est très mécontent de la nourriture qu’on lui donne : « Ils ne nous donnent jamais de riz frais, juste les restes réchauffés. » Ce qui serait comme donner du pain dur à ses employés tous les jours. Il trouve aussi que la nourriture est souvent en trop faible quantité. Parfois, on ne lui sert pas de repas à midi et il passe la journée le ventre vide fidèle à son poste et souriant lorsqu’un visiteur se présente à la grille.

Pour bien saisir la situation de G., il faut remonter 2 ans en arrière. Il était à Chennai, une grande ville au sud-est de l’Inde, avec sa femme et ses enfants, vivant dans un petit appartement dans la banlieue. Il travaillait dans une usine depuis plus de 15 ans, jusqu’au jour où on l’a licencié et remplacé par un employé trois fois moins payé. Il s’est ainsi retrouvé sans un sou, à la recherche d’un nouveau boulot. Il cherchait un travail depuis pas mal de temps lorsqu’il voit un beau matin dans un journal hindou de la ville une petite annonce pour un poste de serveur en Angleterre. Pour faire sa demande, il devait envoyer un courriel électronique à l’adresse indiquée dans le journal. Il économise les 20 roupies dont il a besoin pour aller dans un café Internet et envoyer sa demande. Puis quelques jours plus tard, il retourne au café Internet et découvre qu’il a reçu une réponse. G. n’a aucune expérience avec l’Internet. En fait, c’est la première fois qu’il s’en sert. « Vous avez été sélectionné pour le poste de serveur en Angleterre. Veuillez envoyer la somme de… ». G. rentre chez lui tout excité. On venait de lui offrir un poste de serveur en Angleterre. Il sera capable de gagner bien plus d’argent et ainsi facilement subvenir aux besoins de sa famille. Peut-être même construire une maison après quelques années d’exile. Il en parle à sa femme qui partage alors son enthousiasme. La seule chose qui les sépare de ce futur confortable et assuré est la somme de 25,000 roupies (500 euros) que G. doit envoyer à l’adresse indiquée dans la réponse électronique afin de payer certains frais d’inscription et le permis de travail requis en Angleterre. Ils décident alors d’emprunter cet argent et l’envoient. Ce n’est qu’après plusieurs semaines que G. finalement se rend compte qu’il a été dupé, arnaqué par une bande d’escrocs sans aucun scrupule, qui volent l’argent des plus pauvres et des plus désespérés. Huit mois de salaires venaient juste de s’envoler entre ses doigts.

Depuis ce jour, G. cherche un travail stable et un peu mieux rémunéré, mais sans succès. « Il y a beaucoup de monde qui cherche du boulot et qui accepte de travailler très dur juste pour quelques sous. J’ai besoin de gagner assez pour payer le loyer et nourrir ma famille.» Ses créanciers peu à peu ont augmenté leur pression. Avec le salaire unique de sa femme, il était impossible de rembourser quoique ce soit. Après deux ans, la tension s’est dramatiquement fait sentir. Les créanciers commençaient à le menacer et sa femme devenait de plus en plus anxieuse. G. a donc décidé de quitter Chennai à la recherche d’un emploi. Avec quelques roupies en poche, un petit sac de voyage et des sandales bien usées, il a tenté sa chance dans plusieurs villages. Et puis, il s’est trouvé embaucher à cette guesthouse. Le salaire ne lui convenait pas du tout, mais il n’avait pas le choix ; il n’avait plus un sou et n’avait rien mangé depuis 2 jours.

Monsieur est rentré hier soir de l’hôpital. G. attend. Son visage s’illumine d’un large sourire chaque fois qu’il me voit approcher. « Dès que j’ai mon argent, je pars, » me dit-il chaque jour. « You come to Chennai. I give you place to sleep, food, everything. You no pay. Friends”. “Tu viens à Chennai. Je te donne une place pour dormir, à manger et tout. Tu ne payes pas. Amis, » me dit-il depuis plusieurs jours.

Enfin Samedi matin, alors que je m’apprêtais à partir pour la journée avec mon scooter en location, G. me dit qu’il devrait être payé et partir dans quelques heures. Je n’étais pas trop surpris de le revoir à mon retour vers 16 heures. Une fois remis de ma journée sur les routes de Goa qui me rappellent bien souvent celle de la Jamaïque, G. m’explique qu’il avait en effet reçu sa paie, ou tout du moins ce que K. avait jugé correct de lui donner : 1550 roupies (28 euros). G. n’était pas très heureux. « K. is not a good man » « K. n’est pas un homme bon, » me dit-il à plusieurs reprises. G. est l’employé typique, soumis à son maître ; pas question d’élever la voix ou d’exprimer son mécontentement. Une heure plus tard, honorant sa requête, je l’emmenais avec le scooter dans un village proche d’où il lui serait possible de rejoindre plus directement en bus la station de train. Je l’ai ainsi quitté dans les rues de Calangute après lui avoir offert un dernier diner. Après un voyage de plus de 25 heures, il retrouvera les siens avec quelques 1000 roupies en poche, mais aussi les créanciers, et le manque d’emploi.

En fait, il y a 300 millions d’Indiens qui vivent dans une situation similaire gagnant à peine 30 euros par mois. L’Inde a son propre système politique et religieux, ainsi que sa propre structure sociale. Ce n’est pas à moi d’en juger. Je ne suis ici qu’un observateur, et comme c’est très souvent le cas, il me reste encore beaucoup à apprendre. Je ne peux cependant éviter de sentir bien de la tristesse pour mon ami G. et une certaine rancune contre K. Ce matin, la guesthouse n’était déjà plus la même. G. ne s’est pas présenté à ma porte avec son sourire chaleureux et ma tasse de thé. Dans une semaine, ce sera à mon tour de quitter les lieux.

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