A la découverte de mon entourage – Anjuna – Vagator, Goa

Après une nuit passée pendu aux palmes du ventilateur, j’ai décidé qu’il fallait que les choses changent. J’ai donc déménagé dans la chambre voisine qui fait face au jardin intérieur. Ma chambre est bien plus calme, plus privée, et le ventilateur est sous mon contrôle absolu. Je peux varier sa vitesse et l’éteindre à volonté. Plus question d’avoir froid et d’être sous l’emprise de la lampe de la réception pendant la nuit. [*]

J’ai remarqué très souvent la joie que certains ont lorsque l’on se rappelle de leur prénom. Je demande souvent aux commerçants qui me donnent un bon prix d’écrire leur prénom sur un papier.  Cela m’aide à m’en rappeler. Leur visage s’illumine d’un sourire sincère et honnête lorsque tu arrives et leur dis : « Ap Kaise hein, VirWanath ? » « Comment allez-vous, et le prénom… ». Vous rappelez-vous quand vous avez eu du plaisir à entendre quelqu’un dire votre nom ?

Dans mes voyages, il est rare que l’on m’appelle par mon prénom. Mais parfois, je l’entends et cela m’est toujours très agréable. Qui peut donc bien me connaître ici ? La reconnaissance du nom est la reconnaissance de notre propre unicité, notre identité. Et quoi de plus appréciable, de nos jours, que quelqu’un qui valorise ton nom, ton unicité ?

J’ai passé une partie de l’après-midi avec des musulmans de l’état de Cashmere. C’est, disent-ils, l’état en Inde avec 100% de musulmans. Après quelques jours à faire leur connaissance, l’un d’eux m’invite cordialement à passer l’été chez lui. Il a deux maisons et plusieurs chambres inoccupées. « Tu manges ce que l’on mange ou tu paies pour les extras. » Ils mangent du poisson !! J’aurai certains extras !

Je me trouve dans une position assez unique pour moi. C’est la première fois que je suis dans un pays où l’on parle une langue que je ne connais absolument pas. Il est évident que je dois apprendre l’Hindi. K. m’a proposé de me rapporter de Mapusa un calepin que je peux prendre avec moi un peu partout et un dictionnaire anglais/hindi. J’ai l’impression que c’est là ma mission pour le moment : apprendre suffisamment l’hindi en 3 semaines pour pouvoir me déplacer et rejoindre ma prochaine destination, dans la campagne. Mais les jours passent et le calepin n’arrive pas. Qu’importe ! Je suis en Inde depuis 10 jours et je me vois revenir bien souvent. J’aime le rythme de la vie. C’est la vitesse que je préfère. On prend le temps de jaser avec tout le monde. On prend le temps de vivre. On prend soin de soi. « Montre ton respect pour la vie, prends soin de toi, prends soin de la vie ! ».

Ischem va bientôt m’apporter mon diner. Lui et les deux jeunes femmes qui sont devenues mes amies sont très intriguées par mon régime. « One meal a day is no good ! » « un repas par jour, ce n’est pas bon», me disent-elles. Difficile d’expliquer que c’est ma façon d’atterrir. Je mange une fois, bien, et je m’habitue au nouveau régime. J’aime prendre mon temps et laisser mon corps se climatiser. Dans deux ou trois jours, je négocie 2 repas par jour. Je ne vous ai pas encore parlé de ce que l’on mange ici… Je suis strict végétarien, végétalien certains diront, et l’Inde est un paradis. J’ai expliqué à K. mes besoins alimentaires et la cuisinière me prépare chaque soir un repas que je dévore allègrement. Je trouve la cuisine épissée remarquable et je l’aime comme ils l’aiment. Chaque repas a été très simple et acceptable jusqu’à présent. J’ai l’impression qu’ils pourraient faire un petit effort, mais je m’en satisfais pour le moment. Chaque repas consiste en une assiette de riz et de deux bols contenant des légumes cuisinés à leur propre sauce, généralement épissée. On verse chaque bol sur le riz et mange avec une cuillère ou la main. Parfois on me sert une ou deux « galettes de pain » qui rappellent les tortillas de blé du nord du Mexique. Il est vrai que je mange beaucoup de riz ; je ne m’en plains pas. J’ai le temps d’explorer la cuisine indienne.

Le village se refait à neuf. Chaque jour, une nouvelle construction en bambou et toit de palmiers fait surface. D’autres utilisent un matériel plus durable, des pierres rouges qu’ils taillent au ciselet en larges briques. Un magasin, un bar, un restaurant ? Difficile à dire. La plage peu à peu se nettoie de tous ses nombreux détritus. Il y a encore du chemin à faire ! Il est toujours dommage de voir des endroits naturels aussi beaux recouverts de bouteilles et d’emballages en plastique : la poubelle occidentale du progrès. Plusieurs guesthouses et commerces en tout genre se refont une peinture. On se prépare pour une arrivée plus importance de touristes. Certains disent décembre, d’autres janvier.

Une petite pluie nous rend visite en fin d’après-midi depuis deux jours, juste assez pour rafraichir l’air, mais pas vraiment du goût des fermiers qui sont en pleine récolte de riz. A la lisère du village, une zone a été défrichée il y a bien longtemps et fait maintenant place à des rizières. La moitié du terrain est en jachère. Le riz me fait penser au blé ou à l’orge, mais en plus petit. Je n’ai vu la plante que d’une distance et il me reste encore à explorer. Femmes et hommes travaillent dans les champs ; chacun a son occupation. Hier, les hommes étaient en train de récolter les grains de riz. Deux d’entre eux se tenaient debout pieds nus sur une frêle construction en bois muni d’un tamis afin de séparer les grains. Je les observais d’une bonne distance. Deux autres hommes étendaient le riz sur le tamis, puis, une fois l’opération achevée, entassaient les plantes sur un gros tas près de là. Celles-ci serviront essentiellement de nourriture pour le bétail. Les femmes travaillaient dans une autre rizière. Le riz avait été coupé quelques jours auparavant – à la faucille il me semble – et déposé sur les tiges sortant du sol afin de sécher. Les femmes maintenant ramassaient les plantes et les plaçaient sur un large tas rectangulaire avant que les hommes ne viennent récolter les grains. Le terrain était assez boueux et peu de moustiques aux alentours à mon étonnement.

Le village est envahi par un nuage de cordeaux qui croassent à tue-tête à longueur de journée. Il n’y a pas une seconde de silence dans le village à cause de ces corbeaux. Ils sont partout, mangeant détritus et déchais de toutes sortes. En quelques sortes, ils nettoient une partie des poubelles, un segment de l’équilibre écologique. Je n’ai trouvé le calme que du haut de la colline qui limite le village au nord. Cette colline nous sépare d’un autre village – Vagator, dont la plage sud est facilement accessible en suivant un chemin sur le plateau qui longe la côte. Après une dizaine de minutes de marche au milieu d’un énorme pré, le village apparait derrière ses cocotiers. On me dit qu’en fin de journée, on peut voir des paons un peu partout. Le paon est l’oiseau officiel de l’Inde. J’imagine qu’il est protégé. Je n’en ai vu aucun lors de mes deux passages de bon matin. Mais j’ai observé un groupe de 6 ou 7 perroquets – vert luisant sous le soleil – près du village de Vagator. Les perroquets aiment se déplacer tôt le matin et juste avant le coucher du soleil. Ils parlent entre eux incessamment et c’est leur chant que l’on entend et qui nous guident à eux.

La vue du haut de la colline est si agréable, et l’endroit est si calme, que j’ai repris mon excursion le jour suivant. Je suis allé jusqu’à Vagator New, juste à côté du vieux village de Vagator. Une fois de plus, il était désolant de voir tant d’ordures un peu partout. Cela ne me donne pas le goût de me jeter dans l’eau. Il était tôt et il n’y avait guère d’activité si ce n’est les vendeurs étalant leur marchandise pour la journée. Je suis rentré chez moi avant que le soleil ne commence à frapper un peu trop. Marcher est une forme de méditation pour moi. J’ai marché seul pendant bien des années. La marche dans la nature est une façon de laisser courir les idées, les laisser partir, s’envoler. Après une longue marche près de la mer ou sur le plateau qui la longe ici, je me sens ouvert à tout, près à découvrir de nouveaux chemins, explorer de nouvelles options. Je me sens tranquille et relâché.

Ce matin, à mon retour de Vagator, je retrouve mes voisins de palier, deux Indiens vers la trentaine, qui m’invitent à jaser. Ils sont en vacances pour quelques jours. Ils habitent dans le sud, à 800 kms d’ici, dans l’état de Kerala. Je les ai rencontrés la vieille. Ils sont très gentils. L’un deux travaillent dans l’import/export avec Dubaï, depuis 3 ans. Il habite à Cochin, une ville sur le 10ème tropique, au sud de l’Inde, là où le Golfe Arabe s’unit à l’Océan Indien. Nous fumons quelques cigarettes et regardons sur sa caméra numérique des photos de Dubaï où il se rend parfois pour 3 ou 4 mois, puis Cochin, la ville côtière où il habite. L’une de ses photos tout à coup se figea face à moi : en plein milieu du petit écran rectangulaire, je vois un éléphant. Je sens alors une nouvelle porte s’ouvrir devant moi. Après quelques minutes, mon nouvel ami, S., m’invite à passer quelques jours chez lui et m’offre de me trouver un village où je peux m’installer, une communauté où l’on travaille avec des éléphants. Pour une centaine d’euros par mois, je devrais trouver très facilement une chambre et nourriture. Il me dit qu’il loue lui-même pour sa famille un appartement avec deux chambres pour 3000 roupies (60 euros) par mois. Une femme de ménage/cuisinière gagne entre 2000 et 3000 roupies par mois. Il est motorisé et peut prendre une journée pour me conduire dans les montagnes Ghats, à l’ouest de l’état de Kerala, si je le désire. Je m’exalte ! J’entends le petit garçon en moi qui me dit : «Vas-y ! Qu’est-ce que tu attends ? Fonce ! La porte est ouverte».

Est-ce là ma prochaine ma destination ? Je suis prenant ! J’ai remercié S. pour sa généreuse invitation. Puis ils sont repartis chez eux avec ma promesse que je le tiendrai informé de ma décision prochaine. Pour l’instant, rien ne presse. Je suis encore ici pour 2 semaines. D’autres portes s’ouvriront peut-être aussi, toutes aussi exaltantes. La moitié des touristes qui passent par le village sont des Indiens en vacances visitant leur pays. Un tiers des personnes qui séjournent à la guesthouse sont Indiens. La majorité d’entre eux passent une nuit ou deux, puis continuent leur chemin. Serais-je venu ici afin d’en rencontrer quelques uns et ainsi définir ma prochaine étape ? C’est très possible. La vie est un puzzle qu’il nous faut assembler. Mais je suis loin d’être à l’affut et en attente. « Que será será ! » J’explore le petit village et ses alentours tranquillement le matin et en fin d’après-midi, évitant la chaleur plus intense du milieu de journée. Je prends mon temps. Je papote avec les gens que je rencontre, évitant comme la peste les vendeuses de souvenir, généralement des jeunes femmes hindoues, très jolies drapées dans leur habit traditionnel et qui te harcellent sans relâche dès que tu jettes un œil sur leur marchandise. Souvent, elles finissent par se fâcher lorsque le visiteur repart sans rien acheter. Il est clair que tous ici sont habitués aux étrangers. Ce village est inondé de touristes venant de tous les continents depuis 20 ou 30 ans. Ils sont tous très accueillants. J’ai rencontré plusieurs jeunes Musulmans entre 20 et 30 ans. Ils sont très ouverts. Je les trouve aussi très généreux. En une semaine, trois musulmans m’ont invité et offert leur soutien. S. de Cochin est aussi musulman. L’un d’entre eux me disait que tous les musulmans dans le monde entier sont touchés par ce qui se passe aujourd’hui au niveau international, et la dite guerre contre le terrorisme. « Quand un musulman est touché quelque part, les musulmans du monde entier le ressentent » me disait-il. « Nous préférons ne rien dire et acceptons la situation actuelle parce que nous savons tous que l’empire américain va un jour s’effondrer, et ce jour n’est plus très lointain. » Lorsque j’écoute mes nouveaux amis partager avec moi leur croyance et leur expérience, j’ai du mal à comprendre comment il est possible qu’il y ait autant de conflits religieux dans le monde. Mon dieu, que notre monde règne dans l’ignorance !!

J’envisage très prochainement de louer un scooter pour la journée. Cela coûte environ 3 euros, plus l’essence. L’idée me tente. Je me rappelle combien j’ai apprécié voyager en Jamaïque aux commandes de ma première moto. J’ai envie d’explorer un peu la campagne et les petites montagnes qui bordent l’ouest de l’état. Je sens que le jour approche !

Les moustiques sont devenus plus agressifs. Leur présence depuis deux nuits m’a forcé à recourir de nouveau au ventilateur. Ses palmes qui depuis quelques jours doucement brassaient l’air de ma chambre, se sont remises à tournoyer en un cercle uni et continu formant une tornade dont je me protège du mieux sous ma fine couverture. Je dois trouver le moyen d’installer ma moustiquaire. Je vous en reparle plus tard.

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* Quelques jours après mon changement de chambre, le bouton du ventilateur a été remplacé.

L’album photo « Inde: Anjuna – Vagator » est prêt.

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