Quellomayo, vallée de la Convention. Woofing dans un village fantôme. Février 2010

Quellomayo, vallée de la Convention, entre Santa María et Santa Teresa, sur la rivière Vilconota, à quelques heures de marche du Machu Picchu.

Quellomayo, ou ce qu’il en reste, est situé dans une petite vallée à environ 1300 mètres au dessus du niveau de la mer, et est entouré de hautes montagnes. De Cusco, j’ai pris un bus pour 15 soles à Santa Maria. On est parti à 8h30 et arrivé à 4:00 pm. La moitié du chemin est en très bon état et la vue est phénoménale. J’ai eu la chance de voyager pendant une journée ensoleillée et profiter de la neige éternelle de l’une des hautes montagnes de la région. Magnifique !

Quellomayo Before Quellomayo After

La seconde moitié de la route pour Santa María est dans un piètre état et le voyage est devenu plus pénible. La différence de température était assez spectaculaire. A Cusco, je portais 2 T-shirts à manches longues, un pull et ma veste polaire, et j’avais froid car nous étions près de la montagne enneigée. Puis, au fur et à mesure que l’on se rapprochait de Santa María, il faisait beaucoup plus chaud au point de n’être guère en mesure de supporter un T-shirt seul.

Le bus m’a laissé sur la route principale qui traverse le village de Santa Maria, un chemin boueux avec de nombreux nids de poule et un ruisseau au milieu de la route en permanence venant des collines. Santa Maria est une petite ville d’environ 1200 habitants, près de la rivière Vilconota. Elle a été touchée par la rivière et les fortes pluies, un mois plus tôt et quelques maisons ont été perdues, ainsi que quelques terres cultivées. Mais personne n’est mort ni blessé, seulement des pertes matérielles.

Quand je suis arrivé à Santa María, j’ai sorti mon sac à dos de l’autobus et ai traversé la rue pour me poser sur un banc de bois à côté d’un restaurant local. Je voulais prendre quelques minutes pour évaluer la situation. Trois hommes étaient assis sur un banc à côté du mien et me regardaient. J’ai allumé une cigarette, pris quelques taffes et enfin ai demandé aux hommes comment je pouvais aller à Quellomayo. Je savais que le chemin le plus direct, un chemin de terre qui longe le fleuve Vilconota, était fermé en raison de coulées de boue multiples et la destruction de certaines sections longeant le fleuve en déluge. Personne ne sait si cette route sera un jour reconstruite. Le niveau de l’eau avait baissé, mais la rivière était toujours très rugueuse et pleine de boue. Bien que je sois arrivé par une journée ensoleillée, nous étions encore au milieu de la saison des pluies. Les nuages couvraient souvent les hautes montagnes et normalement il pleuvait la nuit et parfois le matin. Mais il pouvait pleuvoir dans les montagnes et être ensoleillé ici. Je savais qu’il y avait une route alternative pour Quellomayo à travers la montagne, un chemin de terre en très mauvais état, et seulement un taxi m’y conduirait pour un prix supérieur aux 5 ou 6 soles que les « collectivos » – taxis collectifs – demandaient avant la catastrophe. Un des trois hommes était un chauffeur de taxi et il m’a offert de m’y emmener pour 50 soles. «La route est en très mauvais état » a-t-il dit, «Il faut plus d’une heure et demie ». Je lui ai fait baisser le prix à 40, mais il voulait prendre d’autres passagers pour obtenir son du. En moins de 5 minutes, nous étions en route avec 3 femmes qui étaient venues de Cusco dans le même bus. J’ai fini par payer 4 fois plus qu’elles!

La route était en effet en très mauvais état et le chauffeur conduisait sans trop prendre soin de sa voiture. Toutes les collines étaient saturées d’eau de pluie. Tout avait l’air très instable et dangereux. Il semblait que nous pourrions être couverts par une coulée de boue à tout moment. Je n’aimais pas trop la sensation et je me demandais si je ne m’en allais pas dans un endroit où je resterais bloqué si cette seule route s’effondrait dans les jours à venir.

Quellomayo Quellomayo

Je suis arrivé à Quellomayo en fin de journée. Le site est très beau (voir l’album photo) et impressionnant, mais il m’a aussi donné un sentiment d’oppression, avec ses hautes montagnes entourant la petite vallée. Je pouvais entendre la rivière juste à quelques mètres de la maison rugissant comme un animal sauvage en colère. De l’autre côté de la maison une haute colline semblait prête à s’effondrer sur nous. Je me suis immédiatement senti en danger. Alors que je sortais mon sac du taxi et prenais conscience de ma situation, j’ai eu le sentiment que je n’allais pas rester ici aussi longtemps que je l’avais initialement prévu.

La famille m’a très bien accueilli avec un câlin. L’homme britannique qui était mon contact – et qui avait épousé une des filles il y a sept ans – était à Cusco avec sa femme et sa fille de deux ans. J’ai fait sa connaissance à son retour une semaine plus tard. A mon arrivée, on m’a présenté aux parents dans leurs 60 et 70 ans, un fils de 30 ans et sa femme qui habitent dans la maison voisine de la maison principale et un woofer de 22 ans, américain de San Diego qui était là depuis près de 7 semaines. Nous allions tous deux partager la même chambre, qui était plus son domaine que le mien car ses vêtements étaient répartis un peu partout et il n’a jamais jugé nécessaire de ranger un peu ses fringues pendant que j’étais là-bas. J’ai mis mes affaires dans un coin, arrangé mon lit avec une moustiquaire fournie par la famille et ai utilisé cette pièce uniquement pour dormir, vu qu’il n’y avait vraiment pas trop de place pour moi.

Quellomayo

La première semaine a été assez intense. La mère dirigeait sa baraque comme un camp militaire, et utilisait ses woofers autant que possible, nous réveillant à 6h30 en frappant à la porte en bois avec ses clefs. Pas de « Buenos Días » avec sourire ! Le jeune Américain ne me parlait à peine, vivant dans son propre monde, pas même de bonjour le matin. Il comprenait à peine et parlait mal l’espagnol, mais voulait toujours répondre à mes questions en espagnol avec un accent très fort et difficile à saisir. Une semaine plus tard, lorsque mon hôte britannique est revenu, ils parlaient ensemble bien sûr en anglais tout le temps. Bizarre le gars! La mère nous avait sous son contrôle. Nous commencions la journée avec le nettoyage de la maison et la vaisselle, puis nous allions à la ferme en milieu de matinée après le petit déjeuner pour y travailler jusqu’à 14h00 ou 15h00 heures, sous un soleil de plomb et au milieu de mouches suceuses de sang pires que les moustiques. La ferme était en haut d’une colline, à 30 minutes de marche en grimpant un sentier escarpé. La marche était dure, mais le spectacle magnifique.

Le quatrième jour, j’en ai eu marre de leurs constantes plaisanteries sur mon régime végétalien et je leur ai demandé d’arrêter les vannes et de me montrer plus de respect. Ils n’ont pas très bien pris mon commentaire et ont tout simplement arrêté de me parler. Alors que j’étais devenu le centre d’attention pendant 4 jours, je suis devenu invisible. Ils ont commencé à poser beaucoup de questions au jeune américain qui jusqu’alors avait été silencieux, car «il était difficile d’avoir une conversation avec lui » comme me l’avaient dit les membres de la famille plus tôt. Le père, en revanche, était très gentil avec moi, mais il est parti pour Cusco pour participer à une manifestation publique afin de forcer le gouvernement à fournir une aide immédiate à la région, à reconstruire les routes et rouvrir le Machu Picchu plus tôt. Je me sentais très isolé après son départ, sans personne avec qui jaser.

Après une semaine, mon hôte anglais était de retour de Cusco avec sa famille. Il avait développé une relation particulière avec le jeune américain et je continuais à être l’homme invisible. Pour rendre les choses plus pénibles, j’ai trouvé un petit morceau d’os dans une soupe que la belle-fille avait préparé. Elle avait confirmé que la soupe était végétarienne. Je lui ai montré l’os et ai repoussé l’assiette à moitié pleine loin de moi. Après cette scène, j’ai refusé de manger tout autre type de soupe chez eux. Et puis j’ai eu une sorte d’intoxication alimentaire avec des crampes d’estomac et diarrhées. Personne ne semblait se préoccuper trop de mon état. « Le thé noir avec du citron est bon pour toi », me dit la mère quand je lui ai demandé si elle avait quelques herbes médicinales pour ce genre de situation. J’ai alors décidé qu’il était temps pour moi de partir. Quand j’ai prévenu mon hôte, il m’a simplement dit: « Cet endroit n’est pas fait pour tous. » Il ne m’a pas offert de me reconduire à Santa María – et de voir un médecin. J’avais entendu que le woofer allait aussi bientôt partir. Il me fallait donc simplement attendre quelques jours pour profiter de la voiture vu que mon hôte allait reconduire son « ami Américain » jusqu’à Santa María.

J’avais initialement cru que la communauté avait réellement besoin de notre aide. C’est le message que j’avais reçu de mon hôte alors que j’étais à Iquitos. « Soyez prêts à être impliqué dans certaines tâches un peu plus personnelles qui touchent les gens du pays et nos familles car nous essayons de faire avancer les choses et retomber sur nos pieds », avait-il écrit. Mais la réalité était tout autre. Il est vrai que de nombreuses familles ont perdu leur maison et la rivière a emporté la plupart du village. Mais ils ont tous eu le temps de vider leur maison, y compris enlever les toits, portes, huisseries et même les poteaux électriques devant leur maison. Ils ont tous reçu de la nourriture d’urgence du gouvernement péruvien et la municipalité leur a donné à chacun un bout de terrain avec des matériaux de construction dans un nouvel emplacement sur la colline voisine pour reconstruire leur communauté. Les ingénieurs étaient sur le point de commencer à construire le système d’eau potable, les égouts et l’électricité. Tout cela gratuitement. Malgré tout ça, ils se querellaient les uns avec les autres, jaloux chacun de l’autre et se plaignant que la municipalité n’en faisait pas assez. La mère de la famille – le lieutenant, comme je l’appelais secrètement – durant les trois premières nuits et pendant le dîner prenait un malin plaisir à entrer dans une conversation avec moi insistant que nous, les Européens, étions des gens très privilégiés avec toutes nos prestations sociales. Le troisième jour, je lui ai gentiment et avec humour demandé de cesser de me chercher et d’examiner comment elle était bien privilégiée elle-même de recevoir toute cette aide gratuitement. « Dans mon village, si quelque chose comme cela se produit, le gouvernement ne nous donne rien. Nous devons acheter un nouveau terrain et tout recommencer. Et les gens paient de lourdes taxes d’habitation. »

Je commençais vraiment à m’ennuyer. Le village avait disparu. Les habitants s’étaient déplacés plus haut dans un endroit très dangereux et l’ambiance entre eux était basée sur la cupidité et la jalousie. Mon hôte ne mentionnait aucun travail particulier pour la communauté. La pluie tombait tous les soirs me rappelant combien l’endroit était dangereux. La colline à côté de la maison pouvait s’effondrer à tout moment. La route de Santa María pouvait s’effondrer à tout moment. La famille n’était pas très amicale avec moi. J’étais malade. La communauté n’avait pas besoin de mon aide. Le jeune américain me confirma qu’il allait nous quitter le premier Mars et que mon hôte avait décidé de le conduire à Santa Maria, car il voulait aussi aller à la ville la plus proche de Quillabamba. Le temps était venu pour moi de partir aussi. J’étais là depuis 10 jours. Personne n’avait l’air de lamenter ma décision, sauf le père qui était revenu de Cusco deux jours plus tôt: «Mais Fabrice, quand vas-tu revenir? Quand vais-je te revoir? « a t-il demandé avec sincérité et honnêteté et beaucoup de bonté dans les yeux. Je serais resté bien plus longtemps pour lui, mais la situation était trop inconfortable. «Je vis la vie comme la vie veut, lui dis-je, et mon corps me dit qu’il est temps que je me soigne et guérisse. »

Nous sommes partis le lundi 1er mars de Quellomayo en milieu de matinée après le petit déjeuner familial. La femme de mon hôte a remercié le jeune américain pour son travail et m’a remercié pour ma «visite», comme si je n’avais rien fait pendant une semaine, alors que j’avais bien fait ma part des travaux ménagers, tous les matins, et avait travaillé dur dans leur ferme à défricher la terre , nettoyer l’herbe à éléphant à la machette, couvert de piqûres de mouches en plein soleil, avec même des crampes d’estomac. Son commentaire était loin de me faire plaisir, mais je choisis de ne rien dire. J’avais l’estomac en compote avec une diarrhée et ses commentaires ne m’aidaient en rien. Mon hôte est propriétaire d’une camionnette Toyota 4 x 4 assez récente, un véhicule parfait pour ces chemins de terre et de boue. La pluie s’était arrêté une demi-heure avant notre départ. Le camion était bombé avec la moitié de la famille et 3 dames de la maison voisine. Je me suis installé à l’arrière du camion à l’extérieur avec le père – toujours souriant et agréable -, l’Américain – silencieux – et une dame vêtue de vêtements traditionnels du Pérou avec son chapeau, jupe longue et des chaussettes épaisses. Le voyage fut un peu pénible, tous derrière secoués comme du linge sale sur ce chemin de boue plein de nids de poule pendant une heure et demie. Nous sommes finalement arrivés à Santa Maria en vie avant midi. Je me suis immédiatement senti soulagé.

Entre parenthèses, il peut être utile de mentionner que de nombreux agriculteurs de la région cultivent ouvertement la coca. La coca est semblable à un arbre à thé. Elle peut mesurer un ou deux mètres en fonction de la qualité de la terre et peut produire des feuilles de coca pendant près de 20 ans. Les agriculteurs, selon mon vieil ami – le père – vendent leur production presque ouvertement aux producteurs de cocaïne, les coqueros, sans même être gênés par les autorités. Il existe au Pérou une entreprise, ENACO S.A., qui achète légalement les feuilles de coca sèches et les distribue à l’échelle nationale en forme de boissons énergisantes ou feuilles sèches pour faire le célèbre thé de coca – mate de coca, ou tout simplement pour mastiquer comme beaucoup aiment à le faire. Mais les agriculteurs doivent livrer leur production à des coopératives et obtiennent généralement la moitié du prix que les acheteurs de la mafia sont prêts à payer. Les coqueros aussi viennent prendre les feuilles directement dans les fermes des agriculteurs. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi la plupart des agriculteurs négocient avec les coqueros.

À Santa María, mon vieil ami m’a immédiatement conduit à un restaurant géré par un de ses amis, et dont la sœur dirige une maison d’hôtes. Elle m’a offert une chambre décente avec une salle de bains privée pour 15 soles. J’étais le seul touriste. Ils m’ont accueilli avec un sourire chaleureux qui m’a remonté le moral. Mon hôte et sa famille de Quellomayo ont disparu dans un nuage de poussière. Je n’étais plus dans le village fantôme, mais de nouveau dans un endroit sûr.

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