Trois mois en Inde – Kumily, Thekkadi, Kerala

Trois mois en Inde, un peu plus d’un mois dans ce petit coin du village original de Kumily, district d’Idukki, état de Kerala.  J’ai changé de chambre et occupe depuis trois semaines une petite chambre sur la terrasse où je suis à l’abri de la ruelle qui mène à la guesthouse. Je surmonte toute la propriété, entouré de manguiers, « jack fruit », poivres, bananiers et autres arbres que je ne sais trop identifier. Je me sens ici chez moi. Je me sens aussi très à l’aise avec la famille. Je commence à les connaître chacun un peu mieux, avec leurs petits problèmes et plaisirs. Il y a aussi bien des moments magiques que je prends un malin plaisir à contempler comme un nouveau né. Tous les soirs, au moment du diner, j’assiste depuis mon assiette au coucher du bébé de la maison, une petite fille de 6 mois. Sa mère, sa grand-mère et son arrière grand-mère sont toutes dans leur petite chambre qu’elles partagent avec une jeune cousine. Toutes chantent l’une après l’autre une berceuse à l’enfant qui s’endort. Le bébé est enveloppé dans une moustiquaire en forme de cocon qui suspend de deux cordes accrochées à la poutre. Mère, grand-mère, arrière grand-mère et cousine s’envoient le paquet au rythme de la berceuse. De temps en temps le cocon est secoué un peu plus fort, suivant le récit et l’aventure chantée ou contée. Le spectacle est absolument remarquable. Quatre femmes, quatre générations, toutes unies par une même mélodie, un même conte qui chemine au cours du temps depuis bien longtemps. Quatre femmes, quatre temps, quatre histoires uniques, souvent dramatiques, chacune teintée de la marque d’un temps bien différent, chacune à sa propre époque.

Me donnerais-je un jour le temps et l’énergie d’écrire tout cela ? La vie est un poème et chaque seconde une histoire toute entière qui prendrait des heures à narrer. Tant de choses à conter qu’on finit par ne plus rien écrire.

Dès mon arrivée en Inde, je ne suis sentis très à l’aise. Après trois mois, je me sens bien mieux. Tous les gens de cette région sont très accueillants et respectueux des étrangers qui visitent leur pays. « J’utilise le terme étranger parce que c’est le terme officiel, » me dit le représentant d’un village lors de la célébration du 1er janvier, « mais pour nous, vous faites partie de notre même famille, la race humaine ». Partout où je vais, il me suffit de marcher lentement tête haute avec un large sourire pour me sentir transporter dans un bain de bienveillance, de bonté et de joie de vivre. Un petit mouvement de la tête (« Salut ! » ) suscite toujours une réponse d’un geste similaire accompagné d’un sourire sincère et plein de joie  (« Salut ! » ). « Ici, on ne dit pas bonjour ou au revoir, » me dit un jour mon hôte. Il avait oublié de me dire qu’on le dit avec la tête !

Je me suis habitué à leur façon de parler en anglais et ai adapté ma manière de m’exprimer, ce qui me permet de communiquer plus facilement avec ceux qui parlent un peu l’anglais. J’ai appris comment les faire rire avec mes excentricités. J’aime lorsque tout le monde rit de bon cœur et je n’hésite jamais à faire le pitre si nécessaire! L’atmosphère est vraiment relaxe. En trois mois, je n’ai vu aucun acte de violence et ne me suis jamais fait agresser ni physiquement, ni verbalement. Bien au contraire ! Tout est si simple ici. Il suffit d’être sincère, spontané et d’ouvrir son cœur face à tous les bons côtés que nous offre la vie de chaque jour. Les gens y sont très sensibles et répondent avec la même sincérité et honnêteté. Le hochement de tête devient partie intégrale du moment. Je me surprends souvent de ma maîtrise de ce petit geste qui me semblait fort curieux il n’y a pas très longtemps.

Ma première semaine à la guesthouse a été très peu agitée. J’ai passé mes journées à profiter du chant de la nature. J’ai fait une petite sortie en bus local pour 10 roupies à Vandiperiyar où se trouve la plantation de thé et l’usine de Connemara Tea, et je me suis fait une promenade à pied jusqu’à la ferme d’Harry, un Allemand qui s’est installé ici il y a une bonne quinzaine d’années. La seconde semaine a été un peu plus mouvementée avec l’arrivée d’une bande de six Français, de 19 à 53 ans, qui ont passé 5 jours à la guesthouse. Ils m’ont permis de rencontrer également une femme dans la quarantaine qui habite dans la région bordelaise et qui les avait rencontrés une semaine auparavant à Cochin. Ils formaient tous un groupe très dynamique et bien harmonieux. J’ai pris bien du plaisir à les voir partager mon havre de paix.

Le calme regagna ma demeure lorsqu’ils reprirent la route. Le lendemain de leur départ, alors que je me préparais à m’installer confortablement en bas des marches de la guesthouse, j’aperçus un jeune singe noir traverser le chemin qui mène au cottage, juste devant la grille de l’entrée. Il marchait pépère en faisant serpenter sa longue queue dans l’air. Il avait des taches jaunes sur le front, un peu comme s’il portait un bandeau autour de la tête. Absolument magnifique. Il a grimpé sur l’un des arbres qui longent la ruelle pour rejoindre un copain, ou son frère, ou bien sa sœur. Ils se balançaient tous les deux sur l’arbre que me cachait de moitié l’une de ces lianes de poivre qui couvrent la plupart des arbres du jardin. Puis ils disparurent tous les deux dans les feuillages.

A la fin de ce premier acte, je décidais de me rendre sur la terrasse au premier étage du cottage. Mon attention fut aussitôt attirée par le mouvement soudain d’un arbre juste au nord de la maison. Bien qu’assez éloigné de moi, je pouvais voir distinctement l’acte deux débuter. Deux jeunes singes noirs venaient de s’installer au milieu de l’arbre et semblaient apprécier leur garde-manger. Je les voyais de loin, très clairement. Puis apparut un troisième singe noir, plus âgé et plus imposant. En une ou deux phrases bien envoyées, il fit comprendre aux petits jeunes qu’il était de leur intérêt de quitter les lieux au plus vite. Une fois débarrassé des deux rejetons, il monta au plus haut de l’arbre et le fit balancer plusieurs fois. Puis pendant près d’une demi-heure, je le vis passer d’une branche à l’autre continuant sa collation. A plusieurs moments, il changea d’arbre. Enfin, il disparut lui aussi dans les feuillages.

Le soleil était parti depuis longtemps. On y voyait encore un peu dans la pénombre. J’étais assis devant ma porte, un verre de thé à la main pensant à tout cela quand je vis un singe se posait sur une branche de l’arbre qui surplombe la petite maison, juste en face de moi. La nuit, tous les singes sont gris, comme dit le dicton. Difficile à dire, mais je crois que celui-ci était un singe « blanc » – en fait, gris… Je l’entendais grignoter les graines vertes qui pendent un peu sur toutes les branches de cet arbre. A un moment, il me regarda droit dans les yeux, sauf que je ne pouvais pas voir les siens qui étaient dans la pénombre. Il grignota pendant une bonne demi-heure, puis je vis l’arbre se balancer et une ombre s’éloigner. Je me sentais comblé de plaisir. Quel spectacle tout l’après-midi ! Je ne savais pas alors que, tasse de café à la main sur ma terrasse, je verrai le lendemain matin un singe noir se percher sur l’arbre qui surplombe la petite maison, si près que je pouvais le voir dans tous ses détails. Il faisait au moins la moitié de ma taille. Il me fit face pour un bref instant, puis poursuivit son chemin. Depuis ce jour, j’ai eu de nombreuses occasions de les voir traverser notre jardin. L’un a même décidé un jour de sauter sur mon toit de paille avant de se lancer sur l’arbre d’à côté.

Vers la mi-décembre, la pluie gagna la région. C’est alors que je pris le chemin de Munnar à 110 kms d’ici dans une jeep qu’avait réservée la jeune femme de la région Bordelaise, mon amie de voyage pour quelques jours. Le trajet me revint à 300 roupies (roupettes comme elle dit), ce qui était fort convenable. Ayant eu la mauvaise idée de manger avant de partir, le parcours s’avéra assez désagréable pour moi jusqu’au moment où je me déchargeais de cette nourriture inutile et montais devant, près du chauffeur, face à une route serpentée dans les hauteurs des montagnes Ghats. Le soleil perça les nuages dès notre arrivée en milieu de journée et les chassa pour deux jours. Nous trouvâmes très facilement une guesthouse qui nous avait été recommandée à Kumily. J’avais laissé toutes mes affaires dans ma chambre à Thaara Gardens et n’avais pris qu’un petit sac-à-dos et quelques vêtements chauds. En fait, le temps à Munnar était aussi agréable qu’à Kumily, peut-être un peu plus froid le soir. Il me fut fort plaisant pendant 4 jours de me laisser guider par mon amie. Ses nombreuses initiatives étaient toutes toujours bien menées. Elle avait un équipement photo traditionnel sur films. Au cours de son voyage, elle faisait développer ses films et offrait une copie des portraits aux gens photographiés. Elle était une photographe amateur qui faisait d’excellentes photos. A plusieurs reprises, nous partageâmes le même regard, ce qui fut un plaisir car je rencontre rarement de bons photographes. Le paysage était absolument éblouissant.

Comment décrire l’ampleur d’une telle étendue d’arbustes de thé ? Ni les photos, ni les mots peuvent vraiment traduire cette image, ce sentiment, en plein milieu de cette mer de plantations de thé, entouré de collines sur des dizaines de kilomètres. Nous avons passé une journée avec une auto rickshaw à errer parmi les collines couvertes de thé pendant plus de 30 kilomètres jusqu’à Top Station d’où la vue sur la région est magnifique. La brume qui s’était maintenue dans la vallée rendait la scène encore plus impressionnante et magique.

Mon bref séjour à Munnar a été très agréable. Tout le monde était charmant. Mon amie et moi partagions les mêmes intérêts et la même cuisine. On se faisait un plaisir à trouver les petites échoppes où l’on pouvait boire un thé et manger des mets végétariens parmi les habitants de la communauté locale. C’est là que l’on trouva un restaurant superbe, juste à coté de la statue de Gandhi au centre de Munnar. Ils ne servent que de la nourriture végétarienne indienne. L’endroit est plein à craquer à tout moment de la journée et il faut souvent attendre un peu pour trouver une place. On y voit très peu de touristes. On a tant aimé cet endroit que l’on y est allé chaque jour. Les repas étaient absolument superbes, à se rompre l’estomac et à un prix imbattable, 15 à 20 roupies par repas. Nous avons aussi bien souvent rigolés ensemble et avec les gens que nous rencontrions. Les conversations n’étaient pas non plus pour me déplaire et je pris un grand plaisir à écouter mon amie Bordelaise. Elle était toujours pleine de surprises. La veille de mon départ, elle m’a présenté à une famille qu’elle avait rencontrée pendant une ballade en solitaire et leur offrit bonbons, cahiers et stylos pour les enfants et les bien plus grands aussi. « Restez diner ce soir. Only rice (seulement du riz) » nous dirent-ils après la tasse de thé ! Nous étions tous les deux fort touchés de leur invitation. Impossible de rester, on nous attendait déjà pour diner. « Une partie de mon budget en Inde est spécialement dédié aux cadeaux que j’aime offrir aux gens que je rencontre, » me dit-elle en rentrant à l’hôtel.

Nous avions rencontré trois hispanophones à notre guesthouse de Munnar, deux femmes et un homme, tous trois âgés de 31 ans. L’une était argentine, l’autre venait de l’île de Mallorca, ainsi que leur compagnon. Ils décidèrent de me suivre à Kumily. Mon amie bordelaise suivit son chemin sur Cochin où elle devait passer Noël avec une famille d’Indiens chrétiens qu’elle avait rencontré lors de son premier passage à Cochin.

Mon retour à Kumily se fit en bus sans problème en moins de quatre heures. Nous arrivâmes en fin d’après-midi sous une faible pluie. Le ciel resta couvert pendant 3 jours avec quelques pluies occasionnelles. Un quatrième hispanophone, originaire de Barcelone, arriva la vieille de Noel et s’installa chez nous pour une petite semaine. Je passais donc Noel parmi un groupe de Catalans et une Argentine, perdu quelque part dans le sud de l’Inde, dans ce petit village de Kumily, chez une famille d’Hindous ! Mes trois nouveaux amis restèrent 12 jours à ma guesthouse. Le 30 décembre, tous reprirent la route, puis en milieu d’après-midi, mon amie bordelaise réapparut à la guesthouse pour y passer quelques jours avant de reprendre son chemin vers l’état voisin du Tamil Nadu. Nous passâmes ensemble une soirée mémorable le 31 décembre parmi les habitants du village. La ville de Kumily avait organisé une soirée gratuite avec une série de performances artistiques, composée de chants et de danses traditionnelles. Un feu de bois faisait face à la scène et l’ambiance était très joyeuse. Mon amie joignit à plusieurs reprises les quelques hommes qui dansaient autour du feu, ce qui nous rendit immédiatement très populaires. Il n’y avait que très peu de femmes et aucune ne dansaient. Pendant les pauses entre les performances sur scène, le micro passait de mains en mains et les gens continuaient de danser au son des voix des chanteurs du moment. Ici, pas besoin de musique, la voix suffit pour que tous se mettent à danser autour du feu. Vers 23 heures, une bonne petite foule s’était formée. Il n’y avait que deux ou trois touristes étrangers. A minuit, tout le monde voulait nous serrer la main et nous souhaitait une bonne année. On nous donna des bonbons que je repassais aux enfants. L’atmosphère était superbe. Puis les performances recommencèrent et la soirée se poursuivit dans la joie. On rejoignit la guesthouse vers 1 heure du matin. L’air était très humide, mais pas trop froid.

Au lever, le 1er janvier, mon amie bordelaise me fit la suggestion de nous rendre à Chenkara, un petit village à 15 kms de Kumily. La jeune femme du bureau du Tourisme de Kerala, que j’appelle « Lovely », nous avait dit la veille que le village organisé une célébration particulière pour la nouvelle année. Nous prirent une auto rickshaw en fin de matinée pour 150 roupies pour aller à Chenkara. Je ne recommande pas cette méthode. C’est cher et très inconfortable.  La route est en très mauvais état et le rickshaw nous secouait dans tous les sens ! Le bus est bien moins cher et préférable. L’expérience fut malgré tout très rigolote. Il faut compter près d’une heure de route pour couvrir 14 kms. Nous arrivâmes au village avant 13 heures.  Juste devant nous, on pouvait voir une route étroite en pierre qui montait en pente très raide vers le sommet. « Vous devez monter pendant 2 kms. Prenez une jeep ! » nous disaient les quelques personnes qui nous entourèrent dès notre arrivée. Notre décision surprit tout le monde : « On monte à pied ! » La pente était vraiment très raide mais je me sentais bien joyeux et prêt à l’épreuve. « Il suffit d’imaginer que c’est plat, » dis-je à mon amie. Une jeune femme et un homme du village décidèrent de nous accompagner et nous commencèrent allègrement notre montée.

Au bout de quelques minutes, je me sentis comme en tête d’une procession. Nous étions entourés de poivres, de cafetiers, de cardamone et de bananiers. Des gens descendaient la colline avec leurs enfants, d’autres sortaient de leur maison au bord de la route pour nous serrer la main, nous souhaiter la bonne année et nous offrir des bonbons. J’offrais ensuite les bonbons aux enfants qui descendaient et qui eux aussi, avec leurs parents, nous serrer la main et nous souhaiter la bonne année. La pente me semblait de moins en moins éprouvante. Les gens s’accumulaient de ci de là et nous souhaiter la bienvenue. Vers le milieu de la cote, mon amie décida de grimper dans une jeep qui montait. Je continuais seul, accompagné d’une foule qui croissait au fur de ma montée. Le dernier segment fut absolument remarquable. Il y avait beaucoup de monde et certains descendaient, tous joyeux, souriant et me souhaitant la bonne année. Des enfants et des plus grands me suivaient comme dans une procession. Puis j’arrivais sur le sommet, au milieu d’un spectacle éblouissant. La vue était tout simplement superbe. Les collines couvertes de bois d’un côté et de l’autre une ligne de collines toutes couvertes de thé. En bas, le petit village de Chenkara.

Je retrouvais mon amie après quelques minutes de contemplation. Il y avait beaucoup de monde sur la colline, tous s’arrêtaient faire leurs offrandes au temple chrétien construit au pied d’une grande croix blanche qui surplombe le village du haut de la colline. Des villageois avaient préparé d’énormes casseroles de riz sucré cuit dans du lait de noix de coco et il l’offrait gratuitement aux visiteurs. Nous étions les seuls touristes étrangers. Un groupe de percussionnistes de la région – hommes et femmes –remplissait l’air de leur rythme ensorcelant. Au bout d’un moment, nous firent la connaissance de George, l’un des organisateurs des événements de la journée. Il nous invita à manger. « Vous êtes nos invités d’honneur, pas d’argent ! » nous dit-il. Nous le suivirent dans une maison au bord d’un petit étang en haut de la colline. Un repas à base de riz accompagné de nombreux mets de légumes nous fut servi sur une feuille de banane. Je lui avais dit que j’étais strictement végétarien : « No problem ! » avait-il répondu. C’était absolument délicieux. Les jeunes filles de la maison offrir quelques bracelets fantaisie à mon amie et 3 fleurs pour ses cheveux. Puis nous redescendirent la colline dans une nouvelle procession en compagnie de George et d’un petit groupe d’adultes et d’enfants. Nous terminâmes notre visite chez George autour d’un verre de café. Puis le bus arriva et nous repartîmes sur Kumily très satisfaits de notre journée du Nouvel An.

Depuis que les hispanophones étaient partis, la maison était retombée dans le calme. Après une journée de repos à observer les oiseaux de notre jardin, mon amie bordelaise me demanda de l’accompagner à la ferme d’Harry et nous passâmes une bonne partie de la journée suivante à errer sur une des collines qui surplombent notre vallée. Notre ballade nous conduisit sur le sommet de la colline d’où la vue sur Kumily et ses alentours est absolument superbe. On pouvait aussi y voir une partie du parc national de Periyar et un bras du lac. Le calme régnait dans son absolu. J’aime beaucoup ces marches dans la nature, loin du bruit des villes, de la poussière et de toutes ces échoppes diverses. Nous nous perdîmes et traversèrent une partie des terres appartenant à une tribu locale, pour enfin débarquer dans un petit village. Les étrangers ne sont pas censés traverser ces terres qui sont protégées et réservées à cette tribu. « Sorry, we are lost ! (Désolés, on est perdu !) ». Un jeune garçon nous guida vers la sortie sur Kumily, sa poussière et son bruit.

Un couple de Suisse francophones que mon amie bordelaise avait rencontré à Cochin débarqua à la guesthouse pour deux ou trois jours. Ils décidèrent d’engager un guide pour la matinée et faire une marche dans la jungle. Je connaissais le guide et obtenais très facilement un prix très spécial pour mon amie et moi. Nous entrâmes donc le lendemain à 5h30 du matin dans la forêt, tous désireux de voir tout un tas d’animaux sauvages, dont ces fameux éléphants que je recherche depuis mon arrivée en Inde. En fait, je savais qu’il nous faudrait un miracle pour satisfaire nos désirs. Le rendez-vous se fit chez Salim à 5h30. Tout le monde était présent. Notre guide nous fit traverser plusieurs petites ruelles dans la pénombre du lever du jour. Le village était encore endormi. Il faisait encore très sombre et nous dûmes attendre 5 ou 10 minutes à la lisière de la forêt avant d’y entrer. Le jour se levait et nous commençâmes notre marche de 4 heures en silence, tous à l’affut du moindre bruit. A certains moments, le guide s’arrêtait et nous faisait voir une feuille ou une bouse sèche datant probablement de notre préhistoire: « This is bear shit. » « C’est du caca d’ours » « This is deer shit. » « C’est du caca de dain. » Puis arriva le moment le plus attendu: “This is elephant shit.” « C’est du caca d’élephant. » Je partais alors dans un éclat de rire et dit joyeusement : « Tu nous fais voir beaucoup de merde ce matin ! » Le guide me regarda ne sachant s’il devait sourire ou continuer sa marche. Il décida de faire les deux et nous reprîmes notre exploration à la recherche de la prochaine bouse. Nous montâmes 3 ou 4 collines. Un petit troupeau de buffles montra le nez et quelques singes gris, tels ceux qui sillonnent les rues de Kumily, nous firent coucou du haut de leurs branches. La marche fut en fait très agréable, mais aussi un peu éprouvante. Nous rejoignîmes l’échoppe de Salim un peu avant 11 heures. Après une tasse de thé et 2 barottas recouvertes de curry de légumes, je me sentais de nouveau prêt à grimper la ruelle pour rentrer à la maison.

Ma derrière excursion avec mon amie bordelaise nous emmena dans l’état de Tamil Nadu, à Madurai. C’est là que se trouve un temple hindou assez remarquable. La construction du temple Minakshi commença au14ème siècle et il fallut 400 ans pour le terminer. Madurai se trouve à 130 kms de Kumily, soit 4 heures pour faire la route dans un bus du gouvernement. Nous descendîmes d’abord notre montagne sur 5 ou 6 kms pour rejoindre ce plateau immense du Tamil Nadu plus ou moins au niveau de la mer. Toute la région est irriguée grâce aux eaux du lac Periyar et l’on peut y voir de nombreuses plantations de cocotiers, bananiers, cannes à sucre et des rizières à perte de vue. Nous arrivâmes à Madurai vers le milieu de l’après-midi. C’est une grande ville traversée par la rivière Vaigai. Le temple est au beau milieu de la ville. Nous voulions trouver une chambre près du temple. Nous prîmes une auto rickshaw à la terminale d’autobus et trouvâmes assez facilement deux chambres pour 3 et 400 roupies. Puis vint le premier repas à Madurai dans un restaurant végétarien pas loin de l’hôtel. Notre première impression fut que c’est moins cher ici, mais on nous donne moins de bouffe.

La ville était très bruyante. Il y avait beaucoup de pèlerins et de touristes indiens. On vit peu de touristes étrangers. Il y avait aussi beaucoup de vendeurs et de racoleurs de touristes qui insistaient pour que l’on visite leur échoppe. On décida de suivre l’un d’eux et il nous emmena sur le toit d’un magasin d’antiquité d’où nous avions une très bonne vue d’ensemble du temple. Nous repartîmes aussi vite que possible sous la pression des vendeurs du magasin. Nous savions que le temple avait 4 portes et que nous devions laisser nos chaussures quelque part avant de rentrer. « Rappelez-vous de votre porte d’entrée… » conseillait le guide du Routard de mon amie. Plus que l’aspect architectural, c’est le contact avec les gens d’aujourd’hui qui m’intéresse davantage. Notre visite du temple fut vraiment passionnante pour moi. L’atmosphère était extrêmement bruyante. Il y avait du monde partout. Certains groupes riaient et prenaient des photos joyeusement. D’autres se recueillaient autour de leur divinité de choix. D’autres sillonnaient les couloirs les bras chargés d’offrandes, des noix de cocos, des bananes, des encens et huiles de toutes sortes. Les statues des dieux où les pèlerins se recueillaient étaient recouvertes d’huiles, d’encens et de cendres. Tous y touchaient de l’index, puis se touchaient le front pour y laisser une marque parfois blanche, jaune, orange, ou rouge. Je n’avais jamais vu de temple religieux aussi bruyant et aussi visité que celui-ci.

Après une nuit horrible dans ma petite chambre, assiégé par le vacarme de la rue d’en bas et le bruit assommant du ventilateur nécessaire à cause des moustiques et de la chaleur, et une seconde visite au temple, je quittais mon amie à la porte de l’hôtel pour regagner Kumily. Elle allait poursuivre sa route vers le sud du Tamil Nadu, sur la côte et pointe sud de l’Inde. Notre départ fut très hollywoodien. Nous avions chacun notre auto rickshaw. Elle me suivit pendant quelques minutes puis je tournais à gauche et elle tourna à droite. « Salut ! A bientôt peut-être ! »

Je trouvais assez facilement mon bus et très vite, j’étais sur mon chemin de retour.

Je venais de passer un mois très actif. Je venais aussi de faire la connaissance de tout un tas de gens vraiment fascinants, chacun à sa façon. C’était un peu pour moi comme redécouvrir plusieurs facettes de l’Europe d’aujourd’hui et de ces 20 dernières années, une période que je ne connais absolument pas. Pendant trois semaines, je passais de l’anglais au français, puis à l’espagnol à tout moment. J’avoue que l’exercice est passionnant en soi. Passer d’une langue à l’autre, dans un contexte trilingue et se trouvait engager dans plusieurs conversations à la fois est un jeu mental que j’aime jouer lorsque l’occasion s’en présente. Je finis souvent dans des éclats de rire difficiles à décrire. « A en perdre son latin » comme on dit. Voyager, c’est avant tout découvrir la vie à travers les gens, la nature et les milliers d’animaux qui partagent notre quotidien. Que tous ces gens sont passionnants et enrichissants !

Ce n’est qu’après quelques heures assis à la terrasse devant ma chambre que je réalisais à quel point Madurai et son temple spirituel avaient été extrêmement bruyants et éprouvant à cause de cela. Que le son de la nature est réconfortant et tranquillisant. C’est un peu comme se sentir bercer dans des bras nourriciers. J’avais retrouvé le calme et la sérénité. La guesthouse était pour le moment abandonnée des touristes. Je passais 2 ou 3 jours à me détendre et à méditer sur ce mois si riche en événements. Je savais que le partenaire allemand de Mone allait très bientôt arriver avec deux autres allemands. Puis, un nouvel acte commença. Deux jeunes allemands s’installèrent dans la petite chambre du petit cottage. Agés de 22 ans, ils voyageaient en Inde pour la première fois depuis 2 mois. L’un d’eux avait une guitare et chantait des chansons de Bob Dylan des années 70. L’allemand allait donc devenir la langue de la semaine. Deux jours plus tard, le fils de la maison revenait avec son partenaire et deux allemands dans la quarantaine, chacun muni d’une guitare. J’appris très vite qu’il s’agissait d’artistes professionnels, Dicke Fische, une bande de trois musiciens, le percussionniste n’étant pas avec eux ici. Un nouveau chapitre commençait. Et pas un des moindres, vous pouvez me croire. Je vous reparle de tout cela très bientôt.

Je suis sûr qu’à présent vous vous posez tous la même question : « Que c’est-il donc passé avec le reportage télé ? » Soyez rassurés. L’histoire est encore en court. Chaque élément peu à peu prend sa place. J’ai décidé moi-même d’y participer plus activement. Il faudra donc être patient pour l’instant.

En attendant, jetez un œil sur les photos de la région et découvrez la musique du Kerala d’aujourd’hui. Beaucoup de nouveaux albums photos.

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