Un départ un peu triste, une arrivée rebondissante – Kumily, Kerala, Tekkadi

Je suis parti de Cochin vers 8 heures du matin. Après un au revoir bien tristounet de la part de tout le monde à la maison, mon hôte et son fils aîné m’ont accompagné jusqu’à Ernakulam avec le jetti. C’est là que je devais prendre un bus privé pour me rendre dans le district de l’Idukki, à l’est de l’état de Kerala. Le bus ne devait partir qu’à 10h30 et je dis à mes amis de regagner Cochin sans attendre. Je glissais 2 billets de 500 roupies dans la poche de la chemise de mon hôte et nous nous dîmes au revoir. Cette fois-ci, mon hôte accepta l’argent sans protester. En fait, je finis toujours par payer plus que prévu, mais je préfère que mes quelques sous aident ces gens à s’en sortir un peu plus aisément pendant quelques semaines, plutôt que d’enrichir les supermarchés européens. De plus, converti en euros, ce n’est qu’un billet de 20. Pour gagner cette même somme, mon hôte doit décharger 7 camions. Ça fait beaucoup de sacs de 70 kg sur sa tête (plus de 7 tonnes). La veille de mon départ, j’appris qu’il était né le 4 octobre, 3 jours après mois, la même année. Pas mal comme coïncidence ! Je me vois bien mal faisant son travail.

Le bus était un petit peu plus confortable que les bus publics, ce qui n’empêcha pas le voyage d’être fort pénible. Nous traversâmes plusieurs villes, des champs d’ananas, des plantations de bananiers et quelques rizières, puis on s’engagea dans les montagnes Ghats qui longent l’état. Tout cela me rappela les « montagnes bleues » (Blues Mountains) de la Jamaïque. On me dit que le point le plus élevé ici se situe autour de 2700 mètres. Le paysage était fort agréable et l’air bien plus frais que sur la côte. Après 7 heures de route, pour couvrir à peine 200 kms, j’arrivais à Kumily, une petite ville à 4 kms du parc national Periyar, à 600 ou 700 mètres d’altitude dans le sud de l’Idukki. Kumily est aussi sur la frontière de deux états de l’Inde du Sud : le Kerala et le Tamil Nadu.

Trouver une chambre en harmonie avec mon budget fut fort simple. Un type travaillant pour un groupe d’agents touristiques privés représentant plusieurs guesthouses m’accueillit à la sortie du bus. Je compris très vite que tout cela était légit et posait mon sac après une petite marche de 5 ou 6 minutes dans une chambre récente et bien confortable. J’y passais la nuit. Au matin je décidais d’explorer d’autres options. Je me trouvais au beau milieu de maisons, et d’un côté ma vue reposée sur un bâtiment en construction. J’étais encore en ville. L’une des guesthouses qui me sembla fort agréable faisait face à un jardin de fleurs et de plantes, un genre d’horticulteur âyurvédique. Je m’y installais donc pensant y rester une bonne semaine. Mais très vite après m’y être rafraichi, je compris que je me trouvais au milieu d’un brouhaha infernal. La rue en face de ma chambre à peine aussi étroite qu’un chemin de campagne voyait défiler une circulation incessante de bus, d’autoricksha, de motos, de voitures et de camions de tous genres. Je n’étais plus en ville, j’étais au beau milieu du périf à l’heure de pointe ! Poussières et fumées couvraient la vue sur les collines et m’alourdissait de quelques grammes à chaque respiration.

Est-ce le poids de la poussière, le stress venant du bruit croissant, la fatigue du voyage de la vieille, ou tout simplement mon profond ras-le-bol de l’atmosphère de la ville, mais je commençais à me sentir un peu las. La saleté qui régnait à certains endroits me rendait bien triste. Il faut bien admettre qu’il arrive au cours de longs voyages comme celui-ci, qu’on se sente à certains moments un peu bloqué sur place. Rien de nouveau ne se produit ; on tombe dans la routine ; on se demande si ça vaut bien la peine de continuer. Nos propres petits sacrifices de confort en valent-ils vraiment la peine ? Certains voyageurs tombent dans la déprime pendant quelques jours, puis reprennent le dessus et repartent. Je m’étais moi-même senti blasé toute la journée. Quelque chose devait changer. Il me fallait sortir de ce trou noir sans attendre.

Je pris la décision en m’endormant de quitter cette maison au beau matin et de trouver une réponse à mes besoins. Mercredi matin, au lever du soleil, Kumily était plongé dans un brouillard assez dense. Pour moi, la journée commençait sur un écran blanc. Je pouvais donc commencer ma journée en écrivant sur ma page blanche : « Aujourd’hui est un jour nouveau où tout est possible. De toutes les possibilités, quelle est la meilleure pour moi, à cet instant ?» C’est dans ces moments-là que seule mon intuition est mon guide. « C’est dans les tripes que tu le ressens », comme ils disent en France. En fait, quand on laisse l’intuition seule nous guidait, on se retrouve souvent dans un endroit plein de magie naturelle, spirituelle, et bien souvent surréelle.

J’étais tombé la veille – comme on dit « par hasard » – et à deux reprises – sur un cottage pour touristes – « Thaara Gardens » – alors que je me baladais dans le village, guidé par mes pieds qui souvent semblent connaitre les bons chemins, mieux que moi-même. D’abord le matin, lorsque le chauffeur qui me conduisit à cette dernière maison bruyante, s’arrêta d’abord devant ce cottage par erreur. Je me rappelle m’être alors demandé si cela était vraiment une « erreur ». Puis l’après-midi, après une promenade dans le bois juxtaposant, j’avais retrouvé le village par un chemin qui aboutissait dans une petite rue où se trouve ce cottage. J’avais de nouveau marché devant Thaara Gardens en me reposant la même question. Ce matin, à l’intérieur de mon écran blanc, je plaçais ce cottage et m’engageais dans la rue, tête haute, parfaitement déterminé, à la découverte de ma journée.

Au fur et à mesure que j’approchais du cottage, quelques 5 ou 6 minutes de marche de la maison, le brouillard se dissipait et mon horizon s’élargissait. J’arrivais un peu avant huit heures dans un calme presque total. La première chambre que l’on me montra me déplut sur le moment, mais la seconde fut de mon goût et le prix identique aux nuits précédentes. Ma décision de rester ici ne me prit que quelques secondes. Quelque chose, quelque part me disait que j’avais trouvé ma nouvelle maison et ma nouvelle famille dans le Kerala. Cette fois-ci, la communication en anglais était bien plus facile, malgré l’accent assez prononcé de mon hôte, Mone [surnom malayalamien qui se prononce « moni » et dont j’ai oublié le sens].

Je me trouvais maintenant dans une scène où tout était possible. Je cherchais quelque chose de totalement en accordance avec mes besoins de calme, de campagne, de famille humble mais pleine de ressources, et composés d’individus d’une ferme intégrité et gentillesse. A quelques pas de l’enfer de la rue et du bruit névrosant auquel j’avais été soumis pendant ces deux dernières journées, je me trouvais dans un havre de paix, sur les flans d’une colline bordant Kumily, dans une ambiance totalement naturelle où seuls inondent l’air les chants des oiseaux et parfois le cri d’animaux sauvages, tels que singes, cochons sauvages et autres que je dois encore identifier. C’était comme si j’avais franchi une porte magique et que la ville toute proche avait totalement disparue. Seul le bruit lointain d’une machine, peut-être une pompe, que l’on entend parfois très loin, rappelle la présence de la ville. C’est un peu comme le cœur mécanique de la ville, rapide, froid et sombre que j’entends battre au loin derrière le chant des oiseaux, le cri des singles et la symphonie de tous les insectes qui la nuit chantent à cœur joie.

Mon nouvel hôte, Mone, a 60 ans. Il a reçu cette terre de son père qui fut le premier à s’installer ici en 1937. Mone a deux filles mariées et un garçon célibataire. Son garçon a 25 ans et il travaille dans une station de télévision de l’état de Kerala, la station des « Nouvelles ». Il fait de l’édition et depuis quelques mois est reporter caméraman. Je ne serais pas surpris si mon fils, d’un an plus jeune, ne faisait exactement la même chose à Bruxelles. Il travaille lui aussi dans une station de télé. Appeler cela « coïncidences ». Où juste la révélation de nombreuses connexions possibles… Hum…

Quelques heures après mon arrivée, et après plusieurs verres de thé noir et de café de la maison (récolté, séché, grillé et moulu ici !), je contemplais mon nouvel environnement. Ma moustiquaire était installée mieux que jamais et couvrait mon lit comme une tente grand confort. Je pouvais enfin accrocher mon hamac, l’endroit absolument idéal, juste devant ma chambre. Tout cela me semblait devenir une excellente solution à ma crise de la veille ! Et pourquoi pas ne rester quelques semaines ici et voir ce qui se passe ? La nourriture est excellente (après 3 jours) et l’atmosphère absolument parfait. Nous sommes à la lisière d’une forêt. Mone me dit que souvent un singe ou deux descendent dans le jardin. « Tu en verras un bien vite. » J’ai passé ma seconde journée dans un calme absolu, sous le charme des oiseaux et des bruits de la campagne. Puis, les deux jours suivants, je me suis simplement reposé. J’ai même fait quelques achats : 4 pantalons et 4 chemises à manches longues, le tout en coton pour environ 30 euros, y compris la note du tailleur pour raccourcir les pantalons et en rajuster un à la ceinture. J’avais besoin de fringues. Il fait plus frais ici et mes shorts et pantalons légers de plages ne sont pas vraiment appropriés. En plus, je voulais porter des vêtements similaires à ceux de tout le monde ici. Juste histoire d’être un peu moins voyant et repérable à distance dans la rue ! J’ai aussi acheté plusieurs kilos de légumes variés pour une somme de 80 roupies, soit 1 euro 40. J’aime faire les marchés et apporter à manger à la maison, alors je fais mes petites emplettes au marché chaque fois que j’en ai l’occasion.

L’un des points forts de mon arrivée dans cette nouvelle demeure, fut ma rencontre avec Sunil, le fils de la maison, pratiquement de l’âge de mon fils. Lorsqu’il m’entendit parler de mon projet de Centre Educatif Mondial, il me demanda immédiatement de lui faire voire la démo. Lorsqu’il comprit l’essence du projet, il me regarda en face et me dit : « Je peux faire un bref documentaire sur ton projet avec interview et le passait sur 2 chaines de télé de nouvelles qui couvrent les états de Kerala et de Tamil Nadu, ainsi qu’un article dans deux journaux. Cela devrait se faire avant la mi-décembre ». Puis il partit à son bureau et vers 16 heures repassa pour un bref instant. Il me confirma alors que je serai interviewé sur sa chaîne de télé, que l’interview se fera en anglais avec la voix du traducteur en Malayalam en mix.

J’étais dans une euphorie entre le surréel et le possible. Et cela n’était que la première journée ! J’aime à me laisser flâner et flotter dans cet univers de possibilités toutes aussi passionnantes les unes que les autres. Je profitais donc de mon hamac pour laisser mon esprit errer parmi les options possibles, les futurs éventuels. Passer à la télé est une occasion fantastique de présenter mon projet en Inde, tout au moins dans deux états de l’Inde du sud, soit une population de 30 à 40 millions d’habitants. Il est vrai que Sunil m’a bien fait comprendre qu’il ne pouvait me garantir aucun genre de réponse de la part de l’audience. Mais il se peut que quelqu’un voie le reportage et soit intéressé. Cela devrait aussi satisfaire l’agence de l’emploi en France à mon retour: « Vous voyez, Monsieur le fonctionnaire, je suis allé en Inde à la recherche d’une NGO ou d’un projet gouvernemental. Et j’ai représenté la France d’une façon plus qu’honorable (je paie les factures, moi !!) sur la télévision en Inde !» Je laisse mon esprit se réjouir de rencontres éventuelles avec certaines personnes assez importantes. Je me trémousse dans le coton d’un futur bien plaisant. Pourquoi ne pas jouir pendant quelques jours de l’instant même et le laisser suivre son proche chemin que trace depuis bien longtemps ma destinée ? Il est vrai que tout cela pourrait très simplement ne jamais se produire. Mais pourquoi se quitter le plaisir de rêver d’un futur des plus plaisants, en attendant que l’épisode en cours ne révèle sa suite.

Je vais passer le mois de décembre et, probablement janvier ici. On me dit qu’il peut faire froid ici en décembre et janvier. Peut-être vais-je donc passer un hiver dans le froid sous les tropiques ! On m’a invité à un pèlerinage spirituel hindou en mi-janvier, un événement énorme qui a lieu à une demi-journée d’ici. « Les pèlerins marchent à travers une forêt pendant près de 20 kilomètres en chantant tous un petit mantra de quelques mots, tous en parfait harmonie, dans un état méditatif, allant au temple où a lieu une célébration annuelle, dont je vous reparlerais le moment venu. Je suis vraiment curieux de participer à une telle célébration.

Je n’ai pas encore exploré le parc naturel. Je prends mon temps. Je veux trouver le meilleur guide et le meilleur prix (le plus honnête). Je n’ai pris aucune photo de la ville, uniquement de la maison où je me trouve. Thaara Gardens Mone’s Cottage. La place à ne pas manquer quand on descend à Kumily, Kerala. En attendant, je vous retrouve bientôt et vous raconte la suite sur mon passage à la télé.

L’album photo « Kerala – Kumily – Thaara Gardens » est prêt. Venez donc visiter ma guesthouse!

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